L’avenir de l’Université Paris Saclay plus incertain que jamais. L’article de l’AEF et la réaction de Michel Berson

L’article de Sarah Piovezan pour AEF

À Saclay, l’objectif d’un modèle intégrant université, grandes écoles et organismes s’éloigne

À quelques jours de la fin de la mandature, c’est encore une fois au forceps que le gouvernement a dû faire accoucher l’Université Paris-Saclay d’un texte qui, in fine, n’a recueilli l’assentiment d’aucune des écoles d’ingénieurs du plateau, qui estiment que celui-ci « rate sa cible ». L’université Paris-Sud et les organismes de recherche partiront donc seuls affronter le jury des idex, avec l’espoir que certaines écoles finiront d’ici là par accepter une association forte à cette « Université Paris-Saclay » qui n’en finit plus de revoir ses ambitions d’hybridation à la baisse. Encore faudra-t-il pour cela que Sylvie Retailleau gagne son pari : faire accepter en interne une transformation inédite des instances de gouvernance de Paris-Sud. Que s’est-il passé pour en arriver là, et quelles sont les chances de réussite de ce modèle « en étoile » ?

La phase ouverte le 21 décembre dernier avec la mise en place du désormais fameux « groupe des 7 », autour de Gilles Bloch, président de la Comue Université Paris-Saclay, est en train de trouver son épilogue. Ce groupe, composé de dirigeants d’organismes (Vincent Berger pour le CEA, Alain Fuchs pour le CNRS et Philippe Mauguin pour l’Inra), d’écoles (Hervé Biausser pour CentraleSupélec, Pierre-Paul Zalio pour l’ENS Paris-Saclay et Julien Pouget pour l’Ensae ParisTech) et d’une université (Sylvie Retailleau pour Paris-Sud), était censé produire « dans le courant du mois de mars » un document décrivant « l’université cible à présenter au jury des idex à l’automne 2017 ».

Mais le mois de mars, et quasiment tout le mois d’avril, se seront donc écoulés sans que rien ne soit présenté publiquement à propos de cette université-cible. Une conférence de presse, pour laquelle les invitations étaient prêtes à partir, a même été annulée à la dernière minute, le 6 avril. Depuis, le silence était total de la part de Gilles Bloch et du groupe de travail, ce qui n’était pas très bon signe. Que s’est-il donc passé ces dernières semaines à Paris-Saclay pour en arriver à l’annonce-surprise et a minima du 27 avril, dix jours à peine avant la fin de la mandature ?

CENTRALESUPÉLEC ET PARIS-SUD ONT DIVERGÉ

À la fin du mois de mars, alors que les discussions avaient bien avancé et qu’un texte commençait à être consolidé, une crise s’est cristallisée, pour aboutir début avril à une nette prise de distance de CentraleSupélec, par ailleurs enlisée dans ses propres difficultés internes et fragilisée par sa situation financière. Hervé Biausser, patron de l’école d’ingénieurs et jusque-là plutôt moteur de la construction de l’université-cible, selon les dires de ses partenaires, adresse, autour du week-end de Pâques, un courrier à Gilles Bloch, dont AEF a eu connaissance : il y décrit en détail les raisons pour lesquelles il « anticipe un vote très majoritairement négatif et une réaction vive de ses administrateurs extérieurs » sur le texte du G7.

Ce texte prévoit notamment la dissolution de la Comue et son remplacement par un « écosystème académique territorial », organisé autour d’un nouvel EPSCP « expérimental », qui se construirait en intégrant des « composantes » (anciennes écoles ou UFR d’universités) pouvant garder leur personnalité morale et juridique « pendant 5 à 10 ans ».

Partisan d’une réécriture en prenant modèle sur l’accord trouvé à PSL – l’autre Comue emblématique qui implique de prestigieuses écoles – Hervé Biausser s’oppose à ses partenaires universitaires, Sylvie Retailleau en tête, qui refusent pour leur part d’envisager une construction où chaque membre garderait son périmètre à long terme (ce qui est le cas à PSL) et qui aboutirait à leurs yeux à maintenir « une université dans une université ».

LES POMMES DE LA DISCORDE

Pourquoi CentraleSupélec a-t-elle donc freiné ? « Le texte contient des propositions inacceptables pour CentraleSupélec, dont la plupart ont été signalées comme posant sérieusement problème lors des débats du groupe », écrit Hervé Biausser à Gilles Bloch. « Il est exclu pour CentraleSupélec d’envisager de perdre la personnalité juridique et morale, même à moyen ou long terme », affirme-t-il. Il décrit un projet « fortement inspiré de la structure et du mode de fonctionnement de l’Université française du XXe siècle », au « schéma de gouvernance lourd et imprécis dans ses principes » et « sans vision stratégique ».

« Ce n’est pas une ambition crédible que d’être ‘top 30’ au classement ARWU [Shanghai] alors qu’il semble que, virtuellement, le consortium de Saclay y est déjà », argumente-t-il. « La véritable ambition, c’est que Saclay s’y maintienne dans la durée, ce qui est loin d’être acquis. » Pour Hervé Biausser, en effet, « Saclay n’a pratiquement aucune chance d’entrer, même à moyen terme, dans le top 20 de ce classement » et va être « directement et de plus en plus menacé dans ce classement par les meilleures universités des grands pays émergents qui bénéficient toutes de moyens publics très supérieurs aux siens. »

Le directeur général de CentraleSupélec souligne aussi que la « crédibilité financière du projet est très faible » et que l’UP Saclay « est à l’opposé de la situation des meilleures universités mondiales où le central redistribue les ressources aux composantes ». Il estime enfin que le projet ne donne pas de « vision de ce que sera le 1er cycle », « qui risque de couler définitivement le projet financièrement ». In fine, il considère que « la valeur créée pour CentraleSupélec est faible », « sans véritable contrepartie à la perte d’autonomie », et que le projet « n’est absolument pas perçu comme fédérateur et porteur d’avenir ». En résumé, il « rate sa cible ».

CENTRALESUPÉLEC, POINT DE BASCULE DE PARIS-SACLAY

Or, CentraleSupélec occupe une position géopolitique unique au sein de Paris-Saclay : c’est la seule grande école d’ingénieurs qui ne soit pas organiquement liée à l’École polytechnique (les autres sont des écoles d’application), et la seule aussi ayant une double tutelle MENESR/Bercy. Si elle n’entre pas dans l’université-cible, difficile d’imaginer que les autres le feront. Son accord était capital pour donner corps à l’ambition du rapprochement universités-grandes écoles. Seule l’ENS Paris-Saclay, parmi les écoles, aurait accepté d’entrer dans le périmètre intégratif de Saclay aux côtés de Paris-Sud… mais pas toute seule, comme l’a toujours fait valoir son président, Pierre-Paul Zalio, pour des raisons de rapport de force avec la tutelle.

« La vraie question de fond, dans cette affaire, est de savoir si les grandes écoles acceptent d’être placées sous la tutelle de l’université », résume un observateur, ancien patron d’entreprise proche des grandes écoles du plateau, qui traduit un sentiment souvent exprimé dans ces cercles. Une vision qui semble également de mise au sein de certains cabinets des ministères dits « techniques », en particulier à Bercy, où les Polytechniciens membres du corps des Mines occupent traditionnellement les plus hautes fonctions. Et qui traduit enfin, sur le fond, l’antagonisme toujours prégnant entre deux modèles d’éducation et d’organisation.

CAZENEUVE VOULAIT OBTENIR UNE DERNIÈRE AVANCÉE AVANT DE PARTIR

Face à ce blocage persistant, le gouvernement a tenté une dernière opération avant de faire ses cartons : le 18 avril, une réunion des directeurs de cabinet de tous les ministères concernés, à l’exception de la Défense, a été convoquée, en présence de Gilles Bloch. Le Premier ministre Bernard Cazeneuve lui a ensuite adressé un courrier dans lequel il lui demande de rendre public « dès que possible » le texte sur l’université-cible élaboré au cours des derniers mois par le groupe des 7, et de le présenter aux CA des établissements membres, tandis que les représentants de l’État dans ces CA ont pour consigne de « rechercher activement l’adhésion au projet d’université-cible ».

Le conseil des membres de la Comue, réuni le 26 avril, a donc tranché : en l’absence de consensus, seule l’université Paris-Sud devrait adopter, comme l’a proposé Sylvie Retailleau et si ses instances la suivent, le texte issu des travaux du G7, se transformant ainsi en établissement expérimental prenant le nom d’Université Paris-Saclay. Les établissements qui le souhaitent pourront ensuite s’y associer, de manière plus ou moins intense en fonction du contenu de la convention d’association qui sera signée.

Quant aux organismes de recherche, ils ont fait savoir en conseil des membres qu’ils soutenaient fortement cette décision : le CNRS envisagerait un « partenariat renforcé » avec Paris-Saclay, en créant des fonctions de « professeur attaché » pour ses chercheurs qui y enseigneront, en la faisant bénéficier du futur outil de gestion simplifié des UMR ou encore en faisant converger certains services comme celui du génie sécurité. Le CEA, et dans une moindre mesure l’Inra, devraient, eux, adopter une signature commune des publications de recherche pour atteindre assez vite le 30e rang dans ARWU.

LE JURY IDEX PEUT-IL « ACHETER » CE SCÉNARIO ?

Reste donc à savoir qui, parmi les grandes écoles, acceptera de se ranger derrière le « chef de file » que pourrait devenir une université Paris-Sud transformée. L’attitude de l’École polytechnique sera bien évidemment scrutée à la loupe : se positionnera-t-elle en partenaire distant mais loyal de Paris-Saclay, ou voudra-t-elle aller au bout de sa stratégie concurrente d’université de technologie, en attirant vers elle ses semblables ?

Du côté des universités aussi, des questions stratégiques de fond vont se poser : l’UVSQ a récemment fait savoir qu’elle entendait être « au cœur » de la future Université Paris-Saclay intégrée, en décalage avec l’ambition de Paris-Sud de créer une « université intensive en recherche ». Évry acceptera-t-elle sans contrepartie la pure et simple disparition de la Comue dans laquelle elle a eu tant de mal à entrer ?

Enfin, le jury des idex, qui a jusqu’à présent favorisé les scénarios fusionnels, voudra-t-il miser sur un scénario « en étoile » assez éloigné des ambitions initiales du plateau ? « La porte est étroite, on se lance dans la construction de la dernière chance », avoue l’un des acteurs, qui espère très fort que l’ENS Paris-Saclay et AgroParisTech joueront la carte d’une association renforcée avec Paris-Saclay. Le CGI devrait mettre lui aussi tout son poids dans la balance, pour ne pas risquer une remise en question plus globale du PIA en cas d’échec de ce qui demeure le premier site français d’ESR.

« On pouvait créer une grande université à 18 : Polytechnique s’y est opposée, avec l’accord de sa tutelle. On essaye à 7 : là encore, une école s’y oppose, avec une tutelle Industrie qui ne joue pas un jeu très clair. Quel gâchis ! Tout ça pour ça ! », réagit le sénateur de l’Essonne Michel Berson (PS, soutien d’Emmanuel Macron à la présidentielle), auteur du rapport d’information « Réussir le cluster de Paris-Saclay », en mai 2016.

 

La réaction de Michel Berson, sénateur de l’Essonne : « Quel gâchis ! Tout ça pour ça ! »

S’il salue l’initiative de Sylvie Retailleau, qui est « solide » et « ne baisse pas les bras », il considère la solution proposée comme « l’habillage d’un quasi-échec » et veut n’y voir qu’une « base de départ pour de nouvelles discussions dès juillet ». « Il faut attendre le nouveau gouvernement, après les élections législatives, car rien ne se passera d’ici là, et il faut espérer que le Premier ministre aura de la poigne et pilotera le dossier depuis Matignon. » Pour Michel Berson, le projet tel quel ne passera pas l’obstacle du jury. « Il est indispensable de le lester », dit-il.

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